Justice en dérangement


Bonjour à vous. Oui c’est le jour ça me change… Il fait chaud, trop chaud et humide… temps de merde, pas d’électricité en plus, il faut subir le climat, comme faisaient les gens d’avant, sauf qu’on est plus avant, on est maintenant, on devrait subir des trucs de maintenant… Oui bon je me comprends.

En ce jour d’aujourd’hui je viens vous conter une expérience nouvelle pour moi. Une expérience nouvelle et qui fut d’une certaine façon enrichissante: je suis allé au tribunal pour la première fois de ma vie. Que dire? C’était peu commun…

Alors non, malgré le titre je ne suis pas là pour vous parler de la lenteur des procédures judiciaires qui font poireauter les accusés des mois voire des années avant de finalement les innocenter ou pas. Je ne vous parlerai pas non plus des abus et dérives de notre droit tout simplement car je n’y connais rien du tout, j’en sais à peu prés autant sur notre système juridique que sur  la situation économique du Guatemala, c’est dire.

Si je suis là à vous parler en ce jour infernal, c’est pour oublier que ma peau colle plus que de la super glue, que je respire le L&M environnant à pleins poumons et pour oublier que l’aération semble être  un concept relevant de la science fiction. Même le vent a trop chaud pour souffler.

Revenons à nos moutons (tondus les moutons hein vu la chaleur ils risqueraient fort de crever et ça serait quand même du gâchis). Je suis donc allé au tribunal, si ça peut vous rassurer je n’étais pas personnellement impliqué, je n’ai encore tué personne, je ne sais pas comment j’ai fait pour tenir d’ailleurs, et je n’ai pas proféré des beuglements outrageants à l’égard de Abdelaziz. C’était pour le procès de la journaliste, vous savez, celle qui risquait la prison etc. J’en ai parlé dans un précédent billet. Je me suis levé tôt (3h du matin: j’avais soi-disant décidé de dormir à minuit pour me « lever tôt », eh bin il faut croire que j’ai été plus qu’exaucé!). Il faut me pardonner mes débordements et mes changements brusques de sujet, j’ai chaud et le fil de mes idées a cramé. Putain de chaleur!!!

Je disais donc, j’y suis allé pour le procès de la journaliste, j’ai gravis les quelques marches et me suis retrouvé devant le détecteur de métaux, personne n’est à coté, et l’entrée est aussi réglementée que celle d’un moulin, je passe: Biiiip, une personne passe après moi : Biiiiip une autre : Biiiip etc. C’est ainsi que j’en suis arrivé à me demander à quoi pouvait bien servir le fameux détecteur de métaux?!? Peut être à faire des bips afin d’égayer l’ambiance morose d’un tribunal? Ou alors, il y a un employé qui compte les bips et qui fait des graphiques de visite?!? Peut être qu’ils n’ont que ça à foutre qui sait? Bref, devant la salle d’audience se tient un flic, qui m’ouvre la porte, porte qui grince…

Une fois à l’intérieur je me suis installé à la dernière place du dernier banc (vieux reflex de la fac), l’endroit offrait un poste d’observation des plus confortables, quelques policiers allaient et venaient dans la salle, ah la salle! Que dire que dire! Déjà la couleur, on retrouve le « marron merde » si chère à notre gouvernement et à nos institutions étatiques, couleur qui est la pour nous rappeler où nous sommes : dans la merde! Au plafond des néons allumés et d’autres éteints : est-ce par pingrerie ou par fainéantise? Dans les coins du plafond on trouve des enceintes audio, au nombre de six au total, couleur noire/poussière, plus poussière que noir… baffles censées diffuser la parole vibrante de droiture et de justice du juge et qui est émise du micro… micro HS et complètement tordu qui fait plus penser à une fleur fanée qu’à un porte-voix. À l’arrière deux grands climatiseurs, vous savez les grands qui ressemblent à des réfrigérateurs, sauf que les deux mastodontes du refroidissement semblaient en veille, et ne servir que de décoration, ou alors c’est une étude scientifique qui est menée et qui tente de prouver que le fait d’apercevoir un climatiseur suffit à rafraichir? En tout cas, ils n’envoyaient aucune brise fraiche, mais ça ne les empêchait pas de couler à l’intérieur, à même le sol, sous les pieds de l’aimable assistance. C’est en levant les yeux pour ne plus avoir à regarder la flaque d’eau qui prenait une couleur bizarre que j’aperçus quelques moustiques, ça explique le bras qui démange!

Quant à l’assistance, elle papotait et semblait là pour passer le temps, personne n’en avait rien à foutre de ce que racontait madame la juge, et de toute manière personne ne l’entendait, la voix de la justice ne porte pas bien loin sans la technologie adéquate… Passons si vous le voulez bien à madame la juge qui trônait au milieu, sur son bureau trop haut, et qui avait l’air trop blasée par les affaires qu’on lui exposait pour leur prêter une oreille attentive, on la verra même à moment donné replier un journal et le mettre sous quelques fiches et dossiers. Je préfère me dire que c’était plus par soucis de rangement que par lassitude de lire, la justice a beau être aveugle elle ne doit pas en plus être sourde! Encadrant madame la juge, deux femmes avaient le même regard morose et lassé, à quoi elles servent? Je ne saurais le dire mais vu le salaire et les privilèges des magistrats on est quand même en droit d’attendre un regard plus vif… Ça c’est pour le bureau principal, sur le coté droit se trouvait le bureau réservé au greffier, et sur celui de gauche se tenait le procureur, ou le « noyeur de procès » (gharra9 echra3) comme aiment à l’appeler les « Rati » et autres délinquants.

C’est dans ce sympathique décor et dans cette cacophonie de portes qui grincent, de détecteur de métaux qui bippent, d’assistance qui chuchote, de va et vient policier et d’égosillements d’avocats que les affaires se suivent et ne se ressemblent pas… Alors là on s’amuse, agression à l’arme blanche sur le lieu de travail : plainte déposée 4 jours après l’agression et arrêt maladie de la victime de… 3 jours moi je dis rien hein! Mais bon, pour un faux rhume j’aurais pu avoir beaucoup plus, alors pour une agression à l’arme blanche… enquête bâclée, coup monté? Il faudra attendre le verdict… affaire suivante ajournée, suivante ajournée, suivante ajournée. Suivant monsieur X fraude fiscale nianiania, vous reconnaissez les faits? Autre chose à ajouter? Affaire suivante, possession de stupéfiants: 0,1 grammes… je dis rien encore une fois mais le type n’a pas été pris en possession du même pas gramme, il était « dans une zone proche de sa personne » et sans compter le fait que l’ami de l’accusé, présent sur les lieux, n’a été ni inquiété ni même interrogé, alors enquête bâclée ou enquête bâclée? Et puis bon 0,1 gramme c’est encore moins que résiduelle, une cigarette « Nassim » aurait eu plus d’effet sur son cerveau. Affaire suivante, ajournée etc. C’est là que passe un flic, et sous l’épaulière où est accrochée son grade se trouve une feuille de papier A4 roulée et coincée entre l’épaulière et la chemise! Là je me dis que le respect de la tenue c’est plus ce que c’était et autres bougonneries de vétéran, mais ce n’est qu’après avoir eu une autre pensée, si le mec est trop fainéant pour tenir une feuille, comment il fera s’il doit dégainer pour nous protéger nous le contribuable qui sue sang et eau pour qu’il soit payé ce bougre de con? J’ai préféré balayer ses doutes sécuritaires en me disant que si ça devait se faire ça se serait déjà fait depuis longtemps tellement le détecteur de métaux en avait marre de sonner. Et puis franchement il fait trop chaud pour faire un attentat…

Ce qui nous amène à l’affaire qui nous intéresse ou du moins qui m’intéresse. « Accusée levez vous victime aussi ». Les deux se posent devant le pupitre avec leurs avocats et la juge ouvre le bal: « racontez moi tout mademoiselle la journaliste ». Celle-ci commence par relater les faits, le procès du sieur, le fait que plusieurs journaux en ont parlé, qu’elle n’a rien fait d’autre que son travail etc… c’est après ça que la juge a décidé de lui faire la morale sur le danger que représente ce genre d’article car selon elle, ce type de texte peut détruire une famille et porter préjudice à l’entourage du plaignant, que cela ne se fait pas etc. Cela voudrait dire que si un crime est commis l’accusé voit son honneur protégé au prix du silence et ce même s’il est coupable? Si par exemple un homme détourne une somme d’argent et que personne ne le dit cela fera-t-il un monde meilleur? S’en est suivi le plaidoyer du plaignant qui affirmera que le harcèlement sexuel n’a jamais été mentionné durant son procès, que c’était pour d’autres motifs qui sont menaces et coups et blessures, que grâce à dieu il a été acquitté mais que la journaliste lui a gâché la vie, qu’il est en instance de divorce, qu’elle a fait preuve d’acharnement, que c’est une vendue, qu’elle a été payée pour écrire des papiers pour lui nuire personnellement. Hélas pour lui la juge ne l’entendait pas de cette oreille et l’a vertement tancé, lui rappelant qu’au tribunal on s’en tient aux faits et qu’on laisse les ragots et autres accusations vaseuses pour les cafés. S’en est suivi le plaidoyer de l’avocat du plaignant, qui reprenait en des termes plus académiques les propos de son client, rappelant qu’il a été innocenté mais que les préjudices subis sont trop importants et réclament réparation, il demande donc 2 millions de dinars algériens, soit 200 millions comme on dit entre nous pour s’y retrouver (au lieu des 10 millions de dommage et intérêts prévus initialement). C’est alors que le procureur demande la parole et je dirai même qu’il va jusqu’à la confisquer, il promet d’être bref, ce qu’il ne sera bien évidemment pas, comme tout algérien qui se respecte, il commence par parler à la journaliste lui assurant que ce genre d’articles et ce genre de choses ne se fait pas, que le matin quand il ouvre le journal comme un père de famille et qu’il voit qu’un homme a violé sa fille ou autres atrocités ça lui chamboule la journée et il n’osera plus lire le canard à la maison pour ne pas que sa fille le voit etc. Encore une fois est-ce que le fait d’occulter les atrocités de ce monde les fera disparaître? Personne ne l’oblige à lire, et pour reprendre et adapter la formule du grand sage qu’est Tony Parker qui disait à propos de son « rap » : « si t’aimes pas t’écoutes pas et puis c’est tout », je dirai donc : « si ça te fout la gerbe tu dépenses pas 10 DA et puis c’est tout »! S’en est suivi des conseils concernant le fait de citer les personnes concernées, manœuvre inutile selon lui mieux vaut respecter l’anonymat…à moment donné le papier aura autant de valeur informative que le dernier scoop sur les chaussures à talons de Paris Hilton mais bon, si c’est pour le pti dej de mossieu on a pas trop le choix.

Ce fut enfin au tour de l’avocat de la défense, et peut être ne suis-je pas objectif en disant cela, mais je trouve qu’il a remis les pendules à l’heure à tout le monde à commencer par le plaignant, rappelant que sa mise en arrêt de travail avait été décidée avant la parution de l’article, rappelant aussi que le harcèlement sexuel était le motif de la mutation de la première plaignante et que son retour en poste a conduit aux soi-disant menaces et coups. L’avocat a également apporté des copies d’articles qui traitent du même sujet, écrits par des journalistes qui n’ont pas été poursuivis. Il a également souligné que deux des rangées de l’assistance sont réservées aux journalistes, dans quel but? Dans le but justement d’informer et de décrire ce qui se passe lors d’un procès, le droit d’informer… il a également tenu à préciser que la diffamation vise à nuire à autrui, et que les journalistes en rapportant une information ne cherchent pas à nuire aux accusés, mais à informer des faits en donnant les détails nécessaires comme l’apprennent les techniques journalistiques. Le journaliste est autorisé à parler de divers sujets sans être inquiété, c’est son métier et il ne le fait pas pour détruire mais pour faire avancer les choses. C’est ça la liberté d’expression, alors maintenant ce que l’on en fait en Algérie, c’est un autre sujet… le tout se termine avec madame le juge qui demande à la journaliste si elle veut ajouter quelque chose, celle-ci refuse et la juge déclare donc la séance levée, le verdict sera rendu plus tard : pas de prison mais l’amende initiale a été maintenue, une victoire? Que nenni, juste l’application de la loi de l’information enfin la nouvelle. Beaucoup de bruit pour rien? Je trouve aussi mais il faut quand même reconnaître que la petite visite/découverte m’a permis de casser la routine, un mal pour un bien en somme…

7 réflexions au sujet de « Justice en dérangement »

  1. Génial cet article, et le fait que tu te soit déplacé pour nous raconter en détails ce que tu as vu, un acte citoyen à saluer bien bas. Par contre l’histoire du juge et de son petit déjeuner, c’est hallucinant, la justice est vraiment dans la merde, il a le niveau intellectuel d’un canard en plastique.

Wesh rayek fel mawdou3?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s